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Trois questions à... Éric Debarbieux

Eric Debarbieux

Éric Debarbieux est membre de l'Observatoire international de la violence scolaire, fondé en 2004, observatoire qui regroupe des chercheurs d'une trentaine de pays. Il a été éducateur spécialisé à Roubaix puis Instituteur spécialisé pendant 18 ans. Il est professeur en sciences de l'éducation à l'université de Paris-Est Créteil et auteur de nombreux livres et articles sur la violence à l'école et sur la délinquance des mineurs. Son dernier ouvrage : Les Dix commandements contre la violence à l'école.
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Vous êtes le Directeur de l'O.I.V.S : quelle est sa finalité ?

C'est une fédération internationale de chercheurs dans le domaine de la violence scolaire, strictement indépendante des gouvernements. Elle a été créée par l'Observatoire Européen de la Violence Scolaire que j'ai fondé en 1998 avec Catherine Blaya de Bordeaux et des chercheurs d'une dizaine de pays européens. Très vite, ce réseau s'est élargi à l'Amérique du Nord, à l'Amérique latine, à l'Afrique, à l'Australie et au Japon. En 2004, il a donné naissance à l'Observatoire International de la Violence à l'École. Nous regroupons actuellement des chercheurs de plus de trente pays.
Les missions de l'observatoire sont multiples : diffuser des études scientifiques pluridisciplinaires du phénomène de la violence en milieu scolaire, réaliser des enquêtes internationales, évaluer scientifiquement des programmes et politiques publiques pour lutter contre le phénomène et élaborer des propositions concrètes pour des actions de terrain. Son but : fédérer des énergies sur ce thème trop souvent récupéré médiatiquement et politiquement ou à l'inverse trop oublié de peur " d'en rajouter ".
L'observatoire organise les conférences mondiales sur la violence à l'école. Après celle de Lisbonne en juin 2008 (qui a réunit des chercheurs de cinquante deux pays !), nous préparons la cinquième qui devrait se tenir en Argentine en 2010. Enfin, nous éditons un journal en ligne bilingue: le Journal international sur la violence à l'école consultable par tous gratuitement (www.ijvs.org) ainsi qu'une newsletter électronique auquel chacun - chercheur ou non - peut s'abonner gratuitement.

Pouvez-vous nous dresser un état des lieux de la violence à l'école ? Comment évolue-t-elle ?

Cela surprend souvent, mais la violence la plus dure - celle des meurtres dans les écoles qui font la une des journaux n'est pas aussi épidémique qu'on le dit. Un seul exemple : le nombre annuel de morts par armes à feu dans les écoles des USA a décru en moyenne depuis 1993, passant pour les moins de 18 ans d'environ 70 morts par an à une vingtaine. L'attention se porte souvent sur des affaires très graves mais qui sont rares. Les " massacres scolaires " au-delà de trois morts ont fait 177 victimes dans le monde en plus de 20 ans (1964-2005) mais128 ont été tuées en fait par des adultes. Il faut se méfier de l'amplification morbide qui polarise sur les cas exceptionnels tout en veillant également à ne pas minorer le nombre d'actions plus banales, mais aussi très traumatisantes. Pas d'exagération donc. Mais pas de négation non plus: les violences de plus bas niveau, donc moins médiatiques, sont bien présentes et constituent le fond du problème depuis de nombreuses années.

Concernant la France, les enquêtes sur le terrain que nous avons menées depuis plus de10 ans auprès de plus de 30 000 élèves et des milliers de membres des personnels permettent de dégager quelques tendances. Pour nous, il n'y a pas d'augmentation globale de la violence à l'école, mais une augmentation inégale, très dépendante des lieux d'exclusion sociale. Ce qui n'est en rien une excuse à cette violence et qui ne signifie pas qu'il n'y ait pas de violence dans des lieux moins défavorisés. Il se développe d'abord une criminalité scolaire " anti-institutionnelle " qui se transforme en mode de fonctionnement. Ce refus total de l'école mais aussi d'autres services publics (policiers, pompiers, médecins,...) peut toucher jusqu'à 30 à 35 % des élèves. Il ne s'agit donc plus d'un trouble comportemental, mais social. Ce qui a d'abord changé - et nous le décrivions déjà dans nos enquêtes de 1998-1999 - est le caractère plus collectif des agressions dans les établissements en difficulté. Le recensement 2005-2006 du ministère qui se basait sur plusieurs années d'utilisation révélait quant à lui une augmentation de la proportion d'incidents ayant pour victime un personnel, quels qu'ils soient. Le désordre scolaire s'exprime par une augmentation des incidents touchant les enseignants (+ 7 % en un an) mais aussi les personnels emblématiques de l'ordre au quotidien : CPE et personnels de surveillance (+ 25 % par rapport à 2002/2003). D'après nos propres enquêtes, la dégradation du climat scolaire dans la relation aux adultes est patente depuis plusieurs années dans les établissements sensibles. Autre caractéristique, le caractère collectif des actions contre les élèves. Si l'on prend l'exemple du racket, il s'agissait auparavant d'actes d'une personne sur une autre. Les élèves qui le subissaient étaient plus nombreux que ceux qui le commettaient. Or, depuis 1996-97 on assiste à un véritable basculement de cette proportion : il y a plus de racketteurs que de rackettés : les actions sont le fait de bandes de 7 ou 8 individus. La loi du plus fort est devenue collective. La délinquance d'exclusion se concentre sur des groupes fortement identitaires et inclut une composante " ludique " : ensemble on ose davantage faire de mal et on prend les mêmes cibles.

Pourquoi avez-vous accepté d'animer pour la MAIF les conférences " Violence Scolaire " ?

C'est très simple. L'Observatoire ne reçoit aucune subvention publique, même s'il lui arrive d'avoir un contrat de recherche. Son indépendance est à ce prix. La collaboration avec la MAIF nous aide en ce sens puisque la prestation de service est rétribuée. Je le dis d'ailleurs à chaque conférence. Notre intervention est bien sûr aussi l'occasion de rencontres nombreuses et de débats. Ces conférences sont une validation de nos thèses par le terrain, qui n'est jamais neutre sur un tel sujet ! L'aspect formation est également très important et je n'hésiterai pas à le dire : pour ma part je reste un chercheur-militant de l'école ! Il me semble que le rôle joué ici par notre collaboration est tout à fait exemplaire : celui d'un engagement pour la prévention contre les dérives sécuritaires.

En savoir plus...

Éric Debarbieux intervient au cours les conférences MAIF sur la violence scolaire. Ces réunions se tiennent en région et sont ouvertes aux sociétaires MAIF. Il suffit de s'inscrire en ligne.