Trois questions à... Henri Pena-Ruiz
Professeur et écrivain français, Henri Pena-Ruiz est agrégé de l'université et docteur en philosophie. Il enseigne la philosophie en chaire supérieure dans la khâgne classique du lycée Fénelon. Il est par ailleurs maître de conférences à l'Institut d'études politiques de Paris. Soucieux de promouvoir la culture et l'éducation populaires, Henri Pena-Ruiz s'est de longue date impliqué dans les mouvements associatifs qui représentent une conquête historique de l'esprit de solidarité. C'est ce qui l'a conduit à collaborer avec la MAIF, l'assureur militant, pour contribuer à défendre et illustrer les valeurs de la démarche mutualiste qui la fondent. Il a notamment effectué pour la MAIF, dans diverses villes de France, des conférences consacrées à l'idéal laïque : sur la loi du 9 décembre 1905 dite de " séparation des églises et de l'état ", puis d'autres sur l'école laïque, école de la liberté.
Comment résumeriez-vous la notion de solidarité ?
La notion de solidarité fait référence au sentiment que chaque être humain doit avoir du lien qui unit sa personne à toute l'humanité. Le sort de chacun est lié à celui de tous, et réciproquement. Le mot latin solidus qualifie la force d'un tout dont les parties sont bien liées entre elles. être solidaire, c'est considérer que nulle atteinte à la vie, ou à la dignité, d'un autre être humain ne saurait me laisser indifférent. D'où une action d'entraide, qui définit d'ailleurs la philosophie mutualiste. Cette action multiforme permet au bien portant de se soucier du malade, au mieux pourvu de se soucier des plus démunis. Dans la mesure où les coups du sort peuvent frapper indistinctement tous les hommes, la solidarité met en jeu une égalité entre celui qui aide et celui qui est aidé. Aujourd'hui, j'aide. Mais demain peut-être il me faudra être aidé. Cette réciprocité liée à la permutation toujours possible des situations est essentielle. Elle s'apparente à celle des droits et des devoirs dans l'esprit de solidarité mutualiste. Solidarité ne veut pas dire charité.
Le monde dans lequel on vit appelle-t-il à la solidarité ou plutôt au culte du chacun pour soi ?
L'ultralibéralisme économique bafoue les valeurs d'égalité et de solidarité. Il promeut le chacun pour soi et noie le souci des autres dans ce que Marx appelait " les eaux glacées du calcul égoïste ". Le social n'est plus dès lors qu'un résidu de l'économique, et l'on en voit les tristes résultats : chômage, nouvelle misère moderne, désespoir, suicides liés au stress de la rentabilité immédiate. Dans un tel contexte, il est clair qu'il faut en appeler aux valeurs de solidarité, de justice sociale, de redistribution, afin de réhumaniser notre monde. Ce monde où la plus grande opulence coexiste scandaleusement avec le dénuement le plus extrême. La solidarité est plus nécessaire que jamais.
La solidarité a-t-elle sa place à l'école ?
L'école publique, gratuite, et laïque, est par essence une institution issue de l'esprit de solidarité. Il faut rappeler que la décision de créer l'école publique, imaginée par Condorcet et mise en œuvre par la Troisième République (Jules Ferry entre autres) relevait du désir de soustraire la transmission du savoir aux inégalités de fortune et/ou de culture. Ainsi, quelle que soit son origine, l'enfant peut s'élever à l'autonomie de jugement et devenir un citoyen libre, un homme affranchi. Reste que malgré cet effort les inégalités sociales continuent à produire leurs effets. L'Ecole n'en est pas responsable. Il faut alors une véritable politique sociale de l'enfance, et des efforts plus grands de la puissance publique là où il y a davantage de besoins. La solidarité consiste à développer une action destinée à compenser dans la mesure du possible les facteurs d'échec à l'école. Les bourses d'étude, l'aide aux devoirs, les cours de soutien scolaire, l'initiation volontariste au meilleur de la culture pour tous ceux qui n'y ont pas accès, entre autres, sont des exemples décisifs de cette politique de solidarité. Citons l'action exemplaire des pupilles de l'Enseignement Public (PEP) qui organise la scolarité pour les enfants gravement malades, leur permettant ainsi de continuer à participer à l'aventure humaine de la culture qui libère et accomplit.
Henri Pena Ruiz a donné six conférences " La solidarité, une urgence perpétuelle " en 2009. Une nouvelle série de rendez-vous est programmée l'an prochain, vous retrouverez toutes les informations à son sujet.