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- Prévention à l'école

Les violences répétées à l’école

Les violences répétées à l’école

Longtemps passé sous silence, le harcèlement scolaire est pourtant étudié par les sociologues depuis plus de 40 ans. On commence seulement à proposer des pistes d’action aujourd’hui, et à placer le phénomène au cœur de nombreux enjeux scolaires. En effet il n’est plus possible de le taire, grâce à la force et la coordination de bon nombre d’associations, de praticiens, d’universitaires, d’enseignants, de parents, de victimes…


Pour mieux comprendre le quotidien de centaines de milliers d’élèves harcelés,
des acteurs de terrain lèvent le voile.

Le harcèlement en milieu scolaire est un phénomène qui ne faiblit pas. Il s’agit d’une violence répétée, verbale, physique ou psychologique, perpétrée par un ou plusieurs élèves à l’encontre d’une victime - en position de faiblesse - qui ne peut se défendre. L’agresseur agit avec l’intention de nuire à sa victime. Le phénomène existe lorsque les brimades se réitèrent à l’encontre d’une même personne. Loi du plus fort oblige, il demeure systématiquement un déséquilibre des forces entre les tyrans et leur cible. S’instigue alors, dès le plus le jeune âge, l’odieuse mécanique, bien huilée du dominé - dominant.

Un phénomène précoce

Le harcèlement débute tôt. Dès la maternelle, on retrouve des petits caïds qui lancent des attaques répétées à l’encontre de souffre-douleurs. C’est évidemment plus rare puisque les tout petits sont très encadrés. Eric Debarbieux, président du Conseil scientifique des États généraux de la sécurité à l'école, et éminent spécialiste des violences répétées, a mené avec l’Unicef une étude auprès de 12 000 enfants, scolarisés dans tous types d’établissements. " Il ressort qu’un élève sur dix, est confronté à un harcèlement sévère ".
Selon les spécialistes interrogés, c’est la tranche des 9-14 ans qui se distingue par sa violence. Jean-Pierre Bellon, professeur de philosophie dans un lycée proche de Clermont-Ferrand et Président fondateur de l’association APHEE*, nous apprend que ces violences sont très présentes en primaire et au collège, qu’elles existent plus rarement au lycée, mais de façon extrêmement dure. " C’est au tout début de l’adolescence qu’on a un besoin très fort d’appartenance au groupe. Et le souffre-douleur soude un groupe, uni contre sa différence ". Mais comment devient-on
martyr ?

Les victimes

Tout serait beaucoup plus simple s’il existait une typologie de victime et un profil type d’agresseur. Ce n’est évidemment pas le cas. Selon Jean-Pierre Bellon, " il existe toujours une différence. D’après nos enquêtes, il faut faire très attention à l’élève qui n’a pas d’amis, ou à celui qui s’exclut. Nous avons l’exemple d’une élève pour qui le cauchemar a commencé uniquement parce qu’elle n’avait pas pu se rendre à un anniversaire ". Beaucoup d’élèves ne comprennent pas pourquoi ils endurent de tels châtiments. Ce sont souvent les bons élèves, les derniers de la classe, les plus timides ou ceux qui souffrent d’un défaut physique. " Les souffre-douleurs sont souvent fragiles, candides, timides, sensibles, moins forts physiquement que la majorité de leurs copains. Ils sont immatures ou, à l’inverse, en avance. Malhabiles socialement, ils constituent alors des faire-valoir pour des jeunes gens en quête de reconnaissance ", constate Hélène Meallet-Tantot, psychologue scolaire près de Bordeaux. De l’avis général, le harcèlement touche un peu plus les garçons que les filles. Les filles sont le plus souvent victimes de rumeurs et d’ostracisme. Elles subissent l’exclusion, la mise à l’écart. Peu importent les sexes, les répercussions sont les mêmes : banalisation de l’insulte, solitude, dévalorisation de soi, culpabilité... les conséquences sont diverses et mènent au pire.

Les conséquences

" Étre au centre des coups répétés, c’est un véritable calvaire ", peste Jules. Ce jeune homme n’a pas connu une entrée en sixième des plus sereines. Il revient courageusement sur son histoire.
" Je suis arrivé en cours d’année dans un collège de banlieue. J’arrivais de province, donc pour une ou deux " grandes gueules ", j’étais un " bouseux ". Les insultes ont fusé, on a raconté des choses atroces à mon sujet, concernant mes pratiques sexuelles et ma famille ". La mécanique s’est mise en route en quelques jours et s’est véritablement emballée dès lors que Jules, las, en a parlé à son professeur principal. " Il m’a défendu devant la classe et sans le savoir, il a signé ma condamnation. Des élèves plus âgés m’attendaient en dehors des cours pour me frapper. Je recevais des menaces sur mon portable et des appels anonymes chez moi à toute heure du jour et de la nuit. J’avais le sentiment d’être seul face à tout un établissement, face à toute une ville ".
Souffrance, peur de parler, peur de ne pas s’en sortir, honte. Jules ne veut plus aller à l’école. Le décrochage scolaire est une des conséquences dramatiques du harcèlement. Il peut mener à la dépression, à l’anxiété, à des troubles physiques ou pire encore. Jules s’en est bien sorti, les violences ont cessé, comme elles sont venues. Ce qui ne l’a pas empêché de changer d’école l’année d’après, où il suit une scolarité plus paisible. Mais d’autres n’ont pas cette " chance " et souffrent d’attaques tout au long de leur scolarité. Et il n’est pas facile de se défendre ou de s’en sortir. Qui sont ces bourreaux et quelles sont leurs motivations ?

L’agresseur

Un groupe ne s’en prend pas à une seule personne spontanément. Il existe toujours un leader.
" Il existe 3 composantes, nous apprend Jean-Pierre Bellon : un harceleur, une victime et un
public ". L’intimidateur n’agit jamais seul. Il éprouve un fort besoin de domination, peu d’empathie et considère ses offenses comme légitimes. " Il procède par la répétition de petites attaques, de surnoms, de moqueries et agit avec une attention de nuire, toujours répétée ", précise Jean-Pierre Bellon.
Hélène Meallet-Tantot constate que le meneur est admiré et craint. " Les suiveurs ont peur de lui,
et évitent sa compagnie. Au lycée, le harceleur n’est plus accepté que par d’autres comme lui ".
Il peut s’estimer victime des professeurs, de sa famille et d’une institution, en cas de mauvais résultats. Mais Jean-Pierre Ballon, souligne que le plus souvent, il sait chercher une connivence chez l’adulte. " Le harceleur aime rire, jouer, il est charmeur. Les pires harcèlements se font avec la complicité de parents qui laissent faire tant que les bonnes notes suivent. Mais si jamais il se sent soutenu dans le fait de nuire, alors les violences ne font que s’amplifier ".

Oser réagir ?

" On ne cafte pas ". Drôle d’omerta dont Jules a souffert. Les autres élèves n’osent pas réagir, de peur d’être à leur tour harcelés. Les cibles elles-mêmes n’en parlent pas. Selon Jean-Pierre Bellon : " elles vivent sur le mode de la honte. Accepter que l’on vive des problèmes de violence dans sa classe, c’est devoir avouer que l’on a échoué ". La banalisation et le silence, sont pourtant un frein à sa propre défense. Il est impératif d’en parler pour s’en sortir.
Côté parents, il s’agit avant tout de se montrer attentif aux changements de comportement. Par exemple, un enfant qui refuse brusquement d’aller à l’école, qui se plonge dans un mutisme, qui ne mange plus… Il est alors nécessaire de l’inciter à se confier. Une fois la situation clarifiée, il n’est pas fortuit de prendre contact avec les responsables de l’école, afin de déterminer une attitude et une stratégie commune. " Le harcèlement prospère grâce au travail parcellaire. Il ne faut pas hésiter à coopérer avec le personnel de l’Éducation nationale. De notre côté, nous ne devons pas nous montrer individualistes. A nous, de nous consulter entre confrères, d’aller voir comment cela se passe dans d’autres classes. Il est plus que nécessaire d’opter pour des réactions collectives parents/ professeurs ".

" Pas encore suffisamment armé "

S’il n’est pas toujours évident de détecter le phénomène pour la famille, cela l’est encore moins pour le personnel enseignant. Anciennement institutrice dans plusieurs écoles primaires, Hélène Meallet-Tantot s’est rendue compte après sa formation de psychologue scolaire, que plusieurs pistes dans la gestion des classes lui échappaient. " En tant que professeurs, nous avons le nez dans le guidon, nous sommes débordés. Beaucoup d’éléments dans la relation des élèves nous échappent. De plus, en dépit de ma formation de psy et d’enseignante, je ne suis pas encore suffisamment armée pour un sujet aussi grave que celui du harcèlement ".
Pour Jean-Pierre Bellon, une action possible repose sur deux fondements. La formation du personnel de santé et des professionnels de l’école ; ainsi que qu’une sensibilisation du public scolaire. " Par exemple, nos confrères finlandais, ont des modules de réflexion 20 heures par an
à ce sujet. Avec l’APHEE, nous avons constitué un groupe qui nous permet de récolter des témoignages et de sensibiliser les élèves ".
L’ensemble des professionnels interrogés l’admet, la France est enfin sortie du silence total. Le harcèlement n’était jusqu’alors pas une priorité. Arrive à présent le temps du choix pour l’action. Car le respect à l’école ne se négocie pas.


Dossier réalisé par la MAIF, décembre 2011